Aurore — Le mystère de l'enfant martyre
   
 

Le drame d'Aurore

Chapitre 1, p. 10 à 12.

C'était Mélanie qui avait refusé d'aller habiter la maison d'Odilon Gratton, dans le Petit Cinq. Dès avant leur mariage, elle avait été péremptoire:
-J'irai jamais rester dans une pareille cabane. Sans compter que ta terre est une savane. Qu'est-ce que ça peut rapporter, comme ferme, hein, Odilon?
Odilon, qui parlait d'une voix sourde, et qui se sentait dominé par cette grosse femme au visage dur et aux yeux qui ne regardaient jamais un interlocuteur en face, avait protesté faiblement:
-Ma première femme, Rosa, s'en est contenté durant quinze ans!
-Mais moi je ne suis pas ta première femme. Si tu veux que je t'accepte en mariage, promets-moi que nous allons vivre plus près de St-Horace que ça, et sur une terre capable de faire vivre son homme.
Le veuf avait acquiescé. Depuis qu'il connaissait Mélanie, il se sentait tout heureux. Solidement charpentée, jouissant d'une santé de fer, ce serait un changement avec Rosa, qui avait été maigre, chétive, portée à souffrir de toutes les maladies de passage. C'était une bonne acquisition que cette femme. Elle apportait en mariage, outre sa force et sa santé, des économies respectables, dont elle prenait un soin jaloux.

Deux ans de solitude pesaient sur les épaules d'Odilon. Certes, il y avait la petite Aurore, mais celle-ci commençait à être grandette, et bientôt elle se tirerait d'affaire toute seule. Autant profiter du jeune temps, et les quarante années d'Odilon, si elles ne représentaient pas la prime ardeur de l'adolescence, restaient tout de même un temps de vie où l'homme se sentait en pleine possession de ses forces, et ce n'était pas en attendant encore dix ans qu'il trouverait meilleure femme et aussi bon marché.
Les caprices de Mélanie lui semblaient vaguement justifiés, et il s'empressa d'y céder implicitement. Ce soir-là, quand il revint chez lui, Aurore l'attendait, et Odilon s'empressa de lui apprendre la grande nouvelle.
-Ma petite fille, tu veux le bonheur de ton père, pas vrai?
Aurore avait toujours été timide. Depuis la mort de sa mère, deux ans auparavant, cette timidité s'était accrue d'une sorte de crainte de son père, ce petit homme bourru, peu loquace, qui souriait rarement et qui, surtout, n'accordait à la petite aucun loisir de le mieux connaître.
Aussi, quand il lui demanda si elle voulait son bonheur, Aurore ne trouva d'autre réponse qu'un signe de tête hésitant. Ne sachant pas où il voulait en venir, la petite répondait à tout hasard, sans trop bien comprendre.
-Si tu veux mon bonheur, tu seras contente si je me remarie.

Il avait lancé l'affirmation de sa voix rude, en fuyant les grands yeux noirs d'Aurore, où soudain se révélait une grande angoisse.
Se remarier. Mais cela voulait dire une… une femme... Une autre mère? Et qui? Quelle sorte de femme pouvait remplacer l'Autre, cette mère chérie qu'Aurore avait adorée?
Mille questions se pressaient dans l'esprit de l'enfant. Des larmes montaient lentement à ses yeux, et pourtant elle n'osait rien dire. Depuis un moment, Odilon Gratton fixait son enfant, cherchait dans son regard une désapprobation qui le lancerait dans une de ces colères bruyantes, peu méchantes au fond, mais qui affolaient Aurore.
-Ça fait pas ton affaire, demanda l'homme.
Aurore resta immobile, silencieuse.
-Parle!
Faiblement, la voix étranglée par l'émotion, Aurore murmura:
-Je suis contente, papa...
Mais sitôt ces mots prononcés, elle vira les talons et s'enfuit en haut, à sa chambre, pour mieux laisser éclater la peine qui la gonflait à éclater.
Et longtemps ce soir-là, son petit corps frêle fut secoué de sanglots, ses maigres épaules sautèrent, laissant exprimer chaque sanglot, chaque sursaut de sa douleur intime.

Source: Yves Thériault (Benoît Tessier), Le drame d'Aurore, chapitre 1 (Québec: Diffusion du livre, 1952), 10-12.

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