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Les Doukhobors au Canada

D. Pavlov

[Cette communication a été présentée sous le titre de Protocole no 13, le 16 février 1925, à la session du Comité permanent de l’immigration du Conseil du travail et de la défense en URSS. Le but de ce comité était de faciliter et/ou d'enquêter sur l’émigration des personnes et des groupes qui désiraient partir vers l’URSS ou de faire enquête sur eux.]

À la fin octobre, les journaux ont annoncé la mort d’un chef canadien des Doukhobors, P. V. Verigin. Ce dernier avait une énorme influence parmi les Doukhobors et sa mort laisse présager de grands changements parmi les Doukhobors. Au cours des 5 ou 6 dernières années, les articles concernant les Doukhobors ont été rares dans la presse russe. Néanmoins, un nombre substantiel de renseignements ont été colligés et représentent un grand intérêt pour la population, d’autant plus que depuis la mort de Verigin on s’attend à de grands changements à l’intérieur du mouvement doukhobor.
[…]

Depuis la chute du gouvernement tsariste en Russie, les Doukhobors au Canada ont constamment réfléchi à l’idée de retourner vivre dans leur mère patrie. Il y a deux raisons principales pour cela : d’un côté, il y a de fréquentes crises au Canada qui affectent les fermiers, spécialement les Doukhobors, qui vivent exclusivement d’agriculture. D’un autre côté, leur désir de revoir la Russie n’est pas complètement éteint, en particulier parmi les Doukhobors qui sont nés en Russie. Ce n’est pas si facile de s’habituer à un nouveau mode de vie et à de nouvelles coutumes dans un pays étranger. Même après 25 ans au Canada, les Doukhobors se sentent encore comme des étrangers ici à bien des égards.

La première tentative de négociations pour le retour des Doukhobors en Russie s’est faite en 1917 peu après la Révolution de février. Cette tentative était unanime. Verigin partageait totalement cet enthousiasme.

Après la Révolution [socialiste] d’octobre, Verigin a soudainement changé d’avis sur la question. Après octobre, il est devenu un vif opposant à la réinstallation et il a utilisé tout son pouvoir et toute son influence pour contrecarrer cette idée.

Cependant, tous les Doukhobors n’appuyaient pas la position de Verigin. Les Doukhobors indépendants furent les premiers à s’opposer ouvertement à Verigin. Ils ont alors créé un Comité spécial pour le rapatriement des Doukhobors et ils ont ouvert le dialogue avec le gouvernement soviétique. Une partie des Doukhobors communaux pensait aussi au rapatriement. L’effervescence intellectuelle était si grande que, malgré toute son autorité et ses ressources, Verigin a éventuellement dû céder et entreprendre une correspondance avec le gouvernement soviétique au sujet du rapatriement. De toute évidence, c’était une manœuvre de sa part afin d’essayer de garder les Doukhobors communaux dans son sillage et d’éviter que le mouvement ne se transforme en mouvement indépendant tout en espérant que les conditions de rapatriement qu’il posait ne seraient pas acceptées par le gouvernement soviétique, ce qui lui servirait d’arguments nouveaux et efficaces contre toute réinstallation. C’est pourquoi il est important d’étudier Verigin de plus près dans son rôle comme chef des Doukhobors. Il est évident que Verigin a joué un rôle majeur dans le destin des Doukhobors. En tant qu’organisateur et directeur économique, il avait des qualités indéniables et remarquables. Les Doukhobors lui étaient extrêmement reconnaissants et rendaient justice à l’autorité de Verigin. Cependant, Verigin ne se limitait pas seulement à cet aspect. Ayant été dans le passé un exilé et un martyr pour la cause des Doukhobors, Verigin voulait se garder le rôle de chef spirituel et séculaire des Doukhobors. Il a accompli beaucoup de choses; néanmoins, tous les Doukhobors ne le supportaient pas dans ce rôle. Le groupe complet (environ 4500) formant les Doukhobors indépendants s’est séparé idéologiquement de Verigin. Même leur nom fait référence à leur indépendance idéologique de Verigin.

Même parmi les Doukhobors communaux, qui supportaient officiellement Verigin, son autorité comme chef idéologique était vue de façon différente. Le mécontentement était parfois exprimé ouvertement. Il est bien connu qu’un groupe de Doukhobors communaux, frustrés par son style de vie extravagant, ont brûlé sa maison ouvertement. Il y avait plusieurs Doukhobors insatisfaits de l'incontrôlable gouvernance autocrate de Verigin, ce pourquoi ils ont quitté la commune. Finalement, le fait que Verigin ait ouvert les communications avec le gouvernement soviétique sur le sujet du rapatriement des Doukhobors (ce à quoi il était passionnément opposé) indique qu’il avait beaucoup d’ennemis et, afin de maintenir son autorité, il devait en tenir compte.

Dans un article posthume, un journal canadien a appelé Verigin « un petit tsar ». À bien des égards, c’était vrai. Étant en fait l’administrateur de tous les biens et de toutes les ressources de la commune, il privait les Doukhobors qui quittaient la commune de leur part de la propriété. Récemment, il y a eu plusieurs actions en justice où les Doukhobors qui quittaient la commune insistaient pour recevoir leur part de la propriété, mais ces questions se sont toujours réglées en faveur de Verigin.

Ces faits démontrent que l’unité de la communauté des Doukhobors était, jusqu’à un certain point, artificielle. La mort de Verigin pourrait causer de grands bouleversements. Il est intéressant de noter que certains journaux ont reporté que Verigin était mort dans des circonstances mystérieuses et que sa mort pourrait être le résultat d’une tentative réussie contre sa vie (Verigin est mort dans l'explosion ferroviaire.).

Il est probable qu’avec la mort de Verigin, la question du rapatriement des Doukhobors devienne à nouveau un sujet d’actualité. La question du rapatriement des Doukhobors en est une complexe : il vaut la peine de la regarder en détail. Le désir des Doukhobors de retourner et l’accord du gouvernement soviétique de les accepter ne sont pas suffisants pour résoudre la question. Il est possible qu’ils en arrivent à une entente, mais, néanmoins, le rapatriement sera long pour les raisons suivantes (les Doukhobors indépendants les ont déjà rencontrées) :

Premièrement, il faut prendre en considération que ce ne sont pas tous les Doukhobors vivant au Canada qui veulent être rapatriés. Il y a un certain groupe qui est opposé à cette idée. Ils sont relativement peu nombreux. Un autre groupe est plus nombreux : ils hésitent et ils prendront leur décision selon les conditions du rapatriement. Le troisième groupe est composé de ceux qui ont irrévocablement décidé de retourner. Ils ne sont pas nombreux non plus. Il est dont important d’étudier ces groupes avant de prendre une décision. Ceci est spécialement important car il y a eu des cas où ceux qui étaient opposés au rapatriement se sont joints à ceux qui étaient prêts à entraver le processus par tous les moyens.

Deuxièmement, il est important de donner aux Doukhobors qui seront rapatriés la possibilité de se familiariser avec les terres qui leur seront assignées en URSS et avec les conditions économiques et agraires dans lesquelles ils travailleraient. Il n’est pas suffisant de simplement faire venir des émissaires pour un groupe aussi nombreux que les Doukhobors. Les émissaires ne pourront pas comprendre toutes les problématiques qui feront surface ici. Les gens ne sont pas seulement intéressés par l'emplacement et la qualité des terres, mais aussi par l’approvisionnement en eau, les routes, les marchés, le prix des matériaux de construction et plusieurs autres détails. Il faudra des sources constantes de renseignements économiques pour résoudre la question du rapatriement.

Le troisième problème est la liquidation des propriétés des Doukhobors au Canada. Les Doukhobors savent parfaitement bien qu’en ce moment ils ne peuvent compter sur l’aide financière du gouvernement soviétique. Ils doivent regarder en détail la liquidation de leurs propriétés au Canada. Ils doivent accomplir cela de façon à ce que, une fois toutes leurs dettes payées aux banques, il reste assez d’argent pour le rapatriement et pour commencer une nouvelle vie en URSS. Ils connaissent les difficultés engendrées par un déménagement dans un nouvel endroit, ils savent à peu près combien cela pourrait coûter; en conséquence, ils examineront de très près la question financière.

Entre temps, les conditions pour la vente des propriétés des Doukhobors au Canada sont extrêmement défavorables. On ne peut oublier que les Doukhobors sont d’excellents fermiers. Le Canada les apprécie énormément. Il n’est pas dans l’intérêt du gouvernement canadien de créer des conditions favorables à la liquidation des propriétés des Doukhobors. Le gouvernement canadien et les banques refusent non seulement d’acheter les propriétés des Doukhobors, mais ils utilisent leur influence pour en entraver la liquidation. Ayant épuisé toutes les possibilités au Canada, les Doukhobors se sont tournés vers les Américains. Au printemps dernier, une compagnie américaine a accepté d’acheter la terre avec les bâtiments, le bétail et les équipements pour 35 $ l’acre. C’est un prix très bas (plusieurs Doukhobors ont payé 50 $ l’acre juste pour la terre) mais ils ont calculé qu’avec le prix de la vente, ils pourraient s’arranger pour arriver et ils ont accepté de vendre. Cependant, la compagnie a émis de nouvelles conditions : elle a insisté pour avoir des semences pour ensemencer toute la région. Ceci diminuerait le prix à 30 $. Un tel prix est inacceptable et l’entente est au point mort en ce moment. Ce genre d’obstacles ne disparaîtra pas dans l’avenir; en conséquence, il ne fait aucun doute que les Doukhobors auront besoin d’aide pour organiser toute cette affaire. C’est dans l’intérêt de l’URSS aussi, parce que meilleures seront les conditions dans lesquelles ils vendront leurs propriétés au Canada, le plus rapidement les Doukhobors seront capables de s’installer et d’établir leurs nouvelles résidences en URSS.

D. Pavlov

17 novembre 1924
Montréal, Canada

Source: Russian State Economic Archive, Moscow, Fond 478, opis 7 dilo 2940 (1924), D. Pavlov, Communication de D. Pavlov au Comité permanent de l'immigration du Conseil du travail et de la défense, 16 février, 1925, 30, 37-41.

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