La crise des années trente vue de la gauche

[ Keep the Home Fires Burning ]

Laissons les fourneaux chauffer, Avrom, 1935-03-28, Une suggestion communiste à l’effet que les grandes compagnies métallurgiques profiteront du réarmement

Pour comprendre cette décennie, il est selon moi très important de comprendre le Parti communiste. [...]

Au début de la décennie, le PC [britannique] était particulièrement faible, mais à la fin des années trente, il exerçait une très grande influence dans certaines portions de la classe ouvrière et au sein de quelques industries, comme les mines, et il avait une large influence auprès des étudiants, des intellectuels et dans le milieu culturel. Le Parti communiste, sortant d’une période extrêmement difficile, a donc vécu une période de grands bouleversements, on pourrait dire une période creuse, à la fin des années vingt et au début des années trente, pour ensuite vivre une période extrêmement fructueuse au milieu et à la fin des années trente. Le Parti est passé du « classe contre classe », au « front uni » et finalement au « front populaire ».

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[Dans les années 1930], les professionnels, les travailleurs culturels et les artisans de tous métiers, issus de classes différentes, ont pris conscience de la nature sociale de la Grande-Bretagne, une société de classes, et ils ont pris l’engagement d’appuyer la classe ouvrière dont le destin était de transformer une Grande-Bretagne capitaliste en une Grande-Bretagne socialiste. C’est en partie à cause de la crise économique et en partie grâce à une propagande habile, aux explications, à l’éducation et aux écrits si la société de classes de la Grande-Bretagne a surgi pour ainsi dire de plusieurs façons. Des tranches importantes de la classe moyenne, des professionnels et des intellectuels, en sont arrivées à comprendre la classe ouvrière, à sympathiser avec elle, à vouloir l’aider et à se battre à ses côtés.

Mon discours reflète peut-être trop mon expérience personnelle, mais je présume que la lutte des sans-emploi a été une des luttes qui a fait le plus ressortir la nature de la société de classes existant en Grande-Bretagne. [...]

Quelques semaines après mon adhésion au Parti communiste en 1933, j’ai été d’abord envoyé dans une ville minière du sud du pays de Galles, j’y ai rencontré des gens plus vieux que moi (j’avais vingt-et-un ans à l’époque) qui n’avaient jamais travaillé, qui ne savaient pas ce qu’était le travail. J’ai vu des maisons vides meublées avec des bouts de bois et des caisses d'oranges et des enfants pieds nus; le rachitisme était répandu et les petits commerçants étaient ruinés parce que leurs clients ne pouvaient rien acheter; il y avait la maladie, la tuberculose (à cette époque le mot tuberculose semait la terreur comme aujourd’hui le cancer; cela équivalait à attendre la fin), l'émigration dans d'autres pays ou n'importe où loin de ce pays. Pourtant, par contraste, j’ai aussi expérimenté l’humanité, la sagesse, la logique et la dignité des marcheurs de la faim.

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[...]

Je me souviens de marches dans des villes comme Oxford et Cambridge, la fraternisation des étudiants avec les marcheurs de la faim et, il faut le dire, des marcheurs de la faim avec les étudiants; ce n’était pas facile d’aller dans ces villes d’enfants de riches. Ces éléments assez dramatiques ont contribué à la naissance et à la croissance du mouvement étudiant et ont brisé bien des résistances. Nous étions une génération d’étudiants de Cambridge qui avait reçu un niveau extraordinairement élevé d’éducation et qui se comportait avec beaucoup d’arrogance. Nous nous considérions comme de grands intellectuels et, pour nous, les intellectuels représentaient le plus haut niveau de sagesse; au début des années trente, nous nous sentions encore perdus. Nous possédions un vaste réservoir de connaissances, mais aucune philosophie; nous avions consacré d’énormes efforts aux activités intellectuelles, mais nous n’avions aucun but. Tout à coup, nous avons rencontré des gens qui savaient où ils allaient, qui savaient ce qu’ils faisaient, qui pouvaient discuter d’une problématique de façon plus cohérente et plus logique que le meilleur double first [récipiendaire de mentions très honorables dans deux disciplines] parmi nous. De plus, ils pouvaient le faire tout en gardant leur humanité, ce que l’intellectuel typique de l’époque n’arrivait plus à faire, lui qui était sujet à de constants conflits intérieurs, à une introspection profonde et, ce qui n’était pas rare, au suicide. [...]

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Comme toute chose, cela doit être vu comme un processus. Les gens s’impliquaient différemment, certains plus rapidement, d’autres de manière plus classique, par petits pas. Cela partait parfois d’un sentiment de culpabilité : il y avait des gens des classes supérieures, certains provenant des écoles indépendantes, des religieux, des chrétiens orthodoxes et des philanthropes qui, en voyant ces conditions, ressentaient un sentiment de culpabilité et voulaient aider. La personne aspirait ensuite à donner de l’aide activement dans une sphère ou une autre, telles la nutrition, la lutte à la guerre, l’aide médicale pour l’Espagne, les sans-emploi, les collectes, les démonstrations, les affiches. Ensuite venaient les premières rencontres avec la classe ouvrière et un processus d’identification plus approfondi avec le cœur de la lutte. Suivaient la compréhension de la relation à la société capitaliste, des raisons de la lutte et, finalement, l’engagement à appartenir à cette organisation ou à une autre, et, enfin, en dernière analyse, à une organisation révolutionnaire implicite dans le besoin de changer la société.

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À partir de 1933, il y avait de plus en plus de gens qui adhéraient au Parti communiste dans les universités; cela commençait à ressembler à un mouvement.

Source: James Klugmann, "La crise des années trente vue de la gauche " in Culture and Crisis in Britain in the Thirties, Jon Clark, Margot Heinemann, David Margolies, and Carole Snee (London: Lawrence and Wishart, 1979), 22-23

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