Plus d’information sur Jérôme le cul-de-jatte.

[ Headline, St. John Daily Telegraph, 5 April 1909 ]

Headline, St. John Daily Telegraph, 5 April 1909, Caroline-Isabelle Caron,

Au rédacteur en chef du Telegraph :

Monsieur : -- Il est dommage de gaspiller une page aussi charmante en la regardant à la lumière froide de l’Histoire; il est désolant de détruire le mythe entourant un homme en présentant les faits indéniables sans ménagement.

À propos des récents articles parus dans le New York Herald, dans le Daily Telegraph et de temps à autre dans les autres journaux concernant « le cul-de-jatte inconnu de Meteghan », il serait peut-être opportun de jeter un peu de lumière sur cet intéressant sujet.

Pour débuter, A. W. Savary a dépeint presque parfaitement les faits entourant la venue de l’homme sur la côte de la Nouvelle-Écosse, mais les évènements qui précédaient cette venue étaient bien trop trompeurs.

Vers 1857, Peter Garvey qui travaillait dans l’exploitation forestière, s’est rendu à l'orée de la forêt avec une charge de billots. Il a trouvé, étendu sous l'extrémité des billots qui étaient disposés sur la glace de la rivière Gaspereaux, un homme tellement gelé que sa situation était presque désespérée. Cette partie de la Gaspereaux est située dans le comté de Northumberland et non pas dans le comté de Queen, contrairement à la croyance générale. De là, M. Garvey a fait transporter le malheureux jusqu’à la paroisse de Chipman qui était alors une région fort reculée. Après enquête et une fois les traces du malheureux étudiées, on a conclu que l’homme était venu à la Gaspereaux par la rivière Cains, un affluent de la Miramichi. La distance entre les deux cours d’eau est courte à cet endroit, pas plus de dix milles en ligne droite. On a pu confirmer cette hypothèse plus tard.

Cependant, la gangrène est apparue et pour sauver la vie du souffrant, on a décidé de l’amputer. L’opération a été effectuée habilement par feu le Dr Peters de Gagetown. Il est ensuite demeuré à la charge de la paroisse et a été logé et nourri par feu Philip Gallagher durant six ans. Au terme de cette période, les membres du conseil paroissial ont été pris d’un désir d’économiser et ont engagé un homme du nom de W. Colwell pour transporter « Gamby » là où il coûterait moins cher aux gens de Salmon River. M. Colwell et l’homme à sa charge sont alors montés à bord d’une goélette appartenant à un homme du nom de Benton ou Denton, je ne suis pas certain, mais il s’agissait bel et bien d’un de ces deux noms. Denton et Colwell l’ont abandonné sur une île de la côte de la Nouvelle-Écosse avec des provisions de nourriture. Colwell a rapporté aux conseillers de Chipman que c’était sur l’île Briar qu’avait été abandonné l’homme connu de tous sous le nom de « Gamby ».

Voilà, en gros, comment s’est produit le passage de « Jérôme » entre le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse.

Maintenant, en ce qui concerne les autres éléments de cette affaire, on peut dire que le prêtre de l’endroit, le père Nugent, un linguiste d’un certain talent, a souvent questionné « Gamby » quant à son pays, sa situation et ses voyages. À l’issue de ses efforts, il en est venu à la conclusion que l’homme venait d’une des îles ioniennes et qu’il parlait en plus un patois ou un dialecte du nord de l’Italie, de la côte adriatique. Le père Nugent a déclaré qu’il était venu dans ce pays à bord d’un bateau italien soit comme passager clandestin soit en tant que membre de l’équipage. De toute façon, il a voulu quitter en vitesse le bateau à Miramichi. C’est ce qu’il a fait et il a assurément suivi le bord de la rivière, il s’est perdu et a erré à travers la forêt jusqu’à la Gaspereaux, où il a été retrouvé par M. Garvey. Les conclusions du père Nugent ont été corroborées par celles de M. Meechi, c’est-à-dire qu’il parlait un dialecte utilisé dans le nord de l’Italie, mais pas dans la région de Trieste. Pour le reste, l’Américain qui l’a laissé sur la rive a eu la conscience élastique lorsque ses scrupules ont été apaisés avec un billet de 10 $.

Au nombre des traits distinctifs qui l’ont caractérisé au cours des six ans où il a habité chez Gallagher se trouvaient les suivants : il répétait toujours « Gamby » lorsqu’on lui posait une question en anglais. Puisque les gens avaient peu d’éducation en ce temps-là, il est impossible de savoir si oui ou non ce son était compris correctement. Peut-être que le mot était « Gambie » ou même son nom, « Gambier ». Mais comme il répétait fréquemment ce mot, on l’a nommé « Gamby ».

En mangeant ses repas, il mangeait les aliments un après l’autre. Par exemple, il mangeait sa viande, puis son pain, chaque élément séparément, et terminait en buvant ce qu’on lui servait à boire.

Il semblait être un peu misogyne et était intraitable lorsque les hommes étaient absents, mais devenait très docile à la vue de M. Gallagher.

En terminant, il n’a jamais coupé de bois pour le père du sénateur King ou pour qui que ce soit d’autre. Il a semblé perdre le contrôle de son intelligence après l’amputation de ses jambes. Aussi, plusieurs personnes résidant toujours à Salmon River se souviennent bien de « Gamby ». M. Garvey, qui l’a retrouvé, est encore en vie ainsi que d’autres qui peuvent aider à reconstituer la vie de l’inconnu.

On a toujours regretté que ne soit jamais passé par ici aucun de ses compatriotes qui aurait pu comprendre le moyen d’expression de l’homme et ainsi l’auteur aurait été en mesure de dissiper quelque peu la brume dont se servent les mythographes américains pour entretenir le mystère.

Si le juge Savary désire connaître le nom de l’auteur, il peut l’obtenir auprès du Telegraph.

Peut-être que d’autres détails sur la vie de l’infortuné pourront bientôt être écrits.

« AMPHIBIA »

Chipman (N.-B.), 1er avril 1909.

P. S. – Je me permets d’ajouter que « Gamby » avait une barbe et semblait avoir environ 26 ans lorsqu’il a été retrouvé. Puisqu’il a passé six ans chez M. Gallagher et qu’il a été abandonné sur la rive en 1863, il doit par conséquent être âgé d’au moins 80 ans.

Source: Amphibia, "Plus d’information sur Jérôme le cul-de-jatte," St. John Daily Telegraph, 5 avril 1909.

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